Notre confrère  Frédéric Sugnot de 'Humanité a bien
voulu en avant première nous dévoiler les propos de Hicham El Guerrouj.


Hicham El-Guerrouj : « L'athlétisme est dans mon sang ! »

Ce jour-là, Hicham El-Guerrouj descend tout juste de l'avion. Il revient des Etats-Unis. A Eugene dans l'Oregon, celui qu'on surnomme désormais El-G a remporté le 27 mai dernier sa soixante-deuxième victoire en soixante-cinq courses (1 500 mètres et mile confondus) depuis 1996. Mais deux des trois défaites qui ornent cette formidable série sont les plus cruelles parce qu'elles sont survenues lors des finales olympiques des jeux d'Atlanta (1996) et de Sydney (2000). Alors, le Marocain poursuit sa quête inlassable de l'or olympique. En attendant Athènes 2004, il a déjà signé aux Etats-Unis la meilleure performance mondiale de la saison sur le mile (3'50''89) pour sa première course de l'année.

Pressé par son emploi du temps, l'enfant de Berkane ne restera que quelques heures à Paris, le temps de se rendre à Roland Garros où il n'avait jamais mis les pieds. Avant de reprendre un autre avion pour le Maroc, il nous donne de son temps aussi chronométré qu'une course d'athlétisme. Tranquillement au soleil de la Porte d'Auteuil. 
 

-Tout à l'heure, je vous entendais dire « je suis un fou d'athlétisme », qu'est-ce que cela signifie dans votre esprit ?

Hicham El-Guerrouj. Tout simplement que lorsqu'on aime quelque chose, il faut l'aimer profondément et à cent pour cent. Moi, l'athlétisme est dans mon sang. Entre la vie et l'athlétisme, peut-être que je préfère l'athlétisme. J'aime courir. Lorsque je suis sur la piste, je suis heureux et lorsqu'on est heureux sur la piste, on l'est aussi en dehors. 
 

-L'athlétisme, c'est pourtant souvent une souffrance...

Hicham El-Guerrouj. Oui. Chaque fois que je fais des séances d'entraînement, je me livre à fond et ensuite je me sens mal partout mais j'aime cette douleur, j'en ai besoin pour courir.

 -Qu'est-ce qui vous permet de vous faire mal quotidiennement ?

Hicham El-Guerrouj. D'abord et avant tout c'est la passion de l'athlétisme. Ensuite, j'ai la chance de compter sur un entourage vraiment très solide. Ceux qui m'entourent aiment vraiment l'athlétisme. Ma famille, mon père, ma mère sont des passionnés de ce sport. Ils me poussent à courir le plus loin et le plus vite possible. 
 

-Votre entourage vous pousse mais vous êtes aussi très croyant. Est-ce qu'il n'y a pas quelqu'un d'autre qui vous donne aussi un petit coup de main...

Hicham El-Guerrouj. (Sourire) Oui, je considère que c'est Dieu qui m'a donné le don pour l'athlétisme. Mais ce don, je l'exploite en m'entraînant tous les jours pour faire vibrer les gens et faire plaisir aux autres.
 

-Les défaites comme les victoires, vous les prenez comme des messages ?

Hicham El-Guerrouj. Je suis musulman à cent pour cent et un Musulman croit toujours au destin. Ce qui m'est arrivé lors des deux derniers jeux olympiques fait partie de mon destin. Maintenant, il y a quelque chose qui me pousse pour les prochains jeux d'Athènes à doubler et à remporter le 1 500 mètres et le 5000 mètres là-bas. J'espère « Inch'Allah » que ce rêve se réalisera. Pour moi, je n'ai pas encore donné le maximum de mes possibilités. Ma carrière n'est pas finie.
 

-Qu'est-ce qui fait la différence entre vous et les autres athlètes ?

Hicham El-Guerrouj. Je crois que c'est la passion et l'acceptation de la souffrance. Je ne vais pas tout vous expliquer mais comme je le disais ma force est un don de Dieu. Il n'y a qu'un seul Zidane au monde, Dieu ne peut pas faire deux Zidane. Il y a aussi un Beckam, un seul Mohammed Ali... 
Peut-être qu'à l'avenir, il y aura un seul Hicham El-Guerrouj mais je n'ai pas encore réalisé tous mes rêves.
 

-Certains athlètes d'exception racontent souvent qu'ils se transforment à l'approche de la compétition. Et vous ?

Hicham El-Guerrouj. Quand je suis sur la ligne de départ d'une course, je suis égoïste, je ne pense qu'à l'arrivée. L'énergie de l'égoïsme vous transforme automatiquement. Ma petite sœur me dit souvent : « Quand tu es au départ Hicham, tu es vraiment changé, tu n'es pas la même personne qu'à la maison. » Au maximum de ma forme, je me sens heureux dans la piste. Lorsque tu cours vite, tu ressens l'impression d'avoir rendu une mission à tous les spectateurs, à tous les gens qui t'aiment. Je suis un missionnaire de l'athlétisme.
 

-Vous êtes un missionnaire sur la piste mais aussi en dehors, vous vous impliquez beaucoup dans la vie du Maroc ?

Hicham El-Guerrouj. Ca rentre dans l'Islam, ce sont des obligations d'aider les autres au maximum. Mais lorsqu'on agit comme cela, on ne cherche pas la publicité, on doit le faire discrètement. Moi, comme je suis une personne célèbre au Maroc et dans le monde, je veux aider les gens qui n'ont pas les moyens de faire du sport ou d'aller à l'école. Le sport c'est encore le meilleur moyen pour une personne pauvre ou de la classe moyenne de gagner sa vie ou d'être célèbre.
 

-Concrètement quelles sont vos actions ?

Hicham El-Guerrouj. Avec notre association, on travaille sur l'alphabétisation des jeunes au Maroc, on doit bientôt créer un centre d'initiation à l'informatique pour les jeunes et une maternité aussi.
 

Avez-vous déjà réfléchi à votre avenir après l'athlétisme ?

Hicham El-Guerrouj. Pour moi, le Britannique Sebastian Coe (1) est un vrai modèle, c'est quelqu'un qui a réalisé de grands choses dans sa vie privée. Après ma carrière, je veux finir mes études à l'étranger et rentrer au Maroc pour faire de la politique, mais la politique du bon sens. Je ne vais pas vous dire que je veux être ministre ou député, je veux juste faire de la politique tout court, aider les gens au Maroc.
 

-Au Maroc, vous êtes aussi critiqué. On vous accusé de vous être approprié des fermes d'État ?

Hicham El-Guerrouj. Mon pays a besoin de beaucoup d'investissements économiques et moi personnellement, j'ai la chance de gagner de l'argent. Alors mon but est d'investir dans mon pays, j'ai commencé dans l'agriculture. Quand j'ai voulu louer une ferme du gouvernement, le roi Mohammed VI a voulu me donner un coup de main. Mais j'ai respecté le cahier des charges en gardant la soixantaine d'ouvriers, en payant presque deux millions de francs les terrains. J'ai tout fait dans les règles. Malheureusement, les syndicats et les partis politiques étaient tous contre moi. Je ne sais pas pourquoi ? 
 

-C'est ce genre d'événement qui vous pousse à dire que vous n'avez « confiance en personne » ?

Hicham El-Guerrouj. Oui. Après ce qui m'est arrivé aux jeux de Sydney, beaucoup de journalistes m'ont critiqué en disant que je n'étais pas un bon patriote. Je suis revenu de ces jeux dans un état psychologique grave, j'ai même pensé à consulter un psychologue... Mais lorsque j'ai repris l'athlétisme et la course, tout s'est arrangé. C'est pour cela qu'aujourd'hui, je ne fais plus confiance qu'à mon kiné, mon entraîneur et ma famille.
 

-Vous n'avez plus l'envie d'arrêter ?

-Hicham El-Guerrouj. Non, je me sens jeune, j'ai 27 ans maintenant et je veux me consacrer pleinement à l'athlétisme, aux records et aux médailles.
 

-Justement vos apparitions en compétition sont rares. Pourquoi ?

Hicham El-Guerrouj. Parce que nous ne sommes pas des machines, des robots capables de courir tous les week-ends. Moi, cette année, je ne vais faire que dix meetings au maximum afin d'être au top l'année prochaine lors du Mondial à Paris et en 2004 à Athènes. 
 

-En parlant de robot, le doute s'est porté l'an dernier sur les performances de l'athlète russe Olga Yegorova (2). Certains en font-ils trop ?

Hicham El-Guerrouj. Yegorova ou quelqu'un d'autre, je n'aime pas parler des tricheurs. Personnellement, je cours depuis l'année dernière avec un tissu rouge et noir, symbole de la lutte contre le dopage. Il ne faudrait jamais oublier les conséquences du dopage : les gens qui sont morts, ceux qui souffrent de maladie, les athlètes de l'ancienne RDA qui maintenant portent plainte contre leurs entraîneurs et leurs médecins. En tout cas, je ne pourrais pas prendre le départ avec un tricheur. Si j'avais du courir au Mondial d'Edmonton contre Yegorova, je ne l'aurais pas fait.
 

-Vous êtes inquiet pour l'avenir de votre sport.

Hicham El-Guerrouj. Oui. Je pense que dans le futur on va découvrir beaucoup de problèmes dans l'athlétisme.

Entretien réalisé par Frédéric Sugnot  

 

Nawal El Moutawakil :Toujours Première

Elle fut la première femme arabe et africaine à remporter une médaille d'Or aux Jeux Olympiques. C'était en  1984 à Los Angeles sur 400m haies ; elle avait fait pleurer tout le Maroc lors de la cérémonie des remises des médailles ; quelques années plus tard, on la retrouve sur le devant de la scène mais, cette fois-ci dans le domaine politique ; elle est devenue une des premières femmes marocaines, ministre de la jeunesse et des sports. Aujourd'hui  , nous retrouvons notre ancienne athlète de  haut niveau au conseil de l'  I.A.F.(federation internationale d'athlétisme)

 
DB :Nawal EL Moutawakil , que devenez-vous ?
Depuis 20 ans, que d'évènements ! Tout d'abord, la retraite sportive, puis, une reconversion en Nawal entraîneur, ensuite Nawal la dirigeante, puis Nawal appartenant aux instances dirigeantes de l'athlétisme élue à la majorité absolue.
DB : vous êtes une des rares femmes à siéger au conseil de l'IAF.

Il a fallu se battre, car j'ai rencontré beaucoup d'obstacles et les haies, je connais (championne olympique en 1984 à Los Angeles) ; je milite pour une meilleure participation de la femme au sein des organismes internationaux , j'essaie de faire passer le message. Au début, il y avait 25 hommes à la fédération internationale d'athlétisme amateur, depuis 6ans nous sommes 2 femmes et nous essayons de mieux représenter l'élément féminin.

DB : la parité parait bien loin !
Il y a des blocages ; certaines fédérations ne croient pas aux quotas, au comité international olympique, on a imposé un quota de 10% d'ici au 31 décembre 2000, ces 10% doivent doubler d'ici 2005, il y a du travail car certaines fédérations n'appliquent pas ces quotas. Il ne faut pas oublier que la place de la femme dans certaines fédérations est toute récente, je prends souvent l'exemple du 800 mètre où la femme n'a été autorisée à courir cette distance qu'après 1960; et aujourd'hui c'est la femme qui fait le spectacle , elle bat des records et il est impensable de dissocier le rôle de la femme et de l'homme en matière de gestion du sport.
DB : le Maroc a toujours brillé lors des jeux olympiques. A Sydney, peut-on espérer des médailles ?
Certes, l'athlétisme marocain a toujours été en vue lors des olympiades ; tout cela avait commencé avec Rhadi à Rome en 1960 puis des athlètes tel qu'Aouita, Boutayeb, et Skah ont pris la relève et il n'est pas question de revenir bredouille de Sydney.
DB : le Maroc a toujours remporté des médailles dans le demi-fonds mais il faut reconnaître qu'il y a des problèmes dans les autres disciplines.
Vous avez entièrement raison, c'est une stratégie qui est adoptée par les dirigeants marocains ; nous sommes connus grâce à nos athlètes qui ont toujours été performants dans les longues distances et ces coureurs servent de modèles aux jeunes, qui naturellement, se tournent vers le demi-fonds qui ne demande pas beaucoup d'infrastructures. Il est urgent de revoir notre approche des autres disciplines, essayer de comprendre pourquoi nous rencontrons des difficultés dans des matières plus techniques. Je suis sûre que nous pouvons tirer notre épingle du jeu dans le lancer ou le saut car nous avons démontré les meilleurs du 1500 au marathon.
DB : A propos du marathon, Khannouchi pourra-t-il défendre les couleurs du Maroc ?
Je le souhaite, car c'est un pur produit de l'athlétisme marocain, il faut arrêter la fuite des coureurs marocains car les équipes nationales de la Belgique, de l'Italie ou de la France sont composées d'athlètes formés au Maroc. Il faut dire stop à l'exode.

Propos recueillis par Driss Bougrine